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Aki Sasamoto

No reason.
27 ottobre 2026 di
Administrator

Il y a des œuvres que l'on découvre en les regardant. D'autres auxquelles on assiste. Avec Aki Sasamoto, la distinction devient moins évidente : les objets attendent, les mécanismes s'animent, les récits empruntent des directions imprévues et les spectateurs se retrouvent parfois au cœur de l'expérience. Les 23 et 24 octobre 2026, au Pirelli HangarBicocca de Milan, la découverte de son travail s'est prolongée par une rencontre artistique et par la création de 6901Z, une performance numérique commencée pendant la sienne. Une expérience qui invite à interroger les limites de l'œuvre, mais aussi celles du temps qui lui est habituellement accordé.

Par Angela Braito, Louis Gosse et Renaud Gosse 


Des idées et des gestes 


Aki Sasamoto possède une manière singulière de raisonner. Une question apparemment simple peut la conduire vers une démonstration scientifique, un souvenir personnel, une anecdote sentimentale ou une expérience mécanique. Ces déplacements ne suivent pas toujours une logique immédiatement perceptible. Pourtant, au fil des performances, les rapprochements finissent par révéler une cohérence inattendue.

Née au Japon en 1980, installée à New York, l'artiste développe une pratique à la croisée de la sculpture, de la chorégraphie, de l'installation et de la performance. Présenté notamment à la Biennale du Whitney Museum et à celle de Venise, son travail a été récompensé par le Calder Prize en 2023. Elle enseigne aujourd'hui à la Yale School of Art.

Dans l'exposition XYZ, présentée au Pirelli HangarBicocca, les objets constituent bien davantage que des accessoires. Sasamoto les observe, les manipule et les confronte à des situations qui font apparaître leurs propriétés physiques, mais aussi leur capacité à susciter des associations d'idées. Les mécanismes deviennent ainsi les partenaires d'une réflexion qui se construit à mesure qu'elle se déroule.


Vue de l'exposition XYZ d'Aki Sasamoto, réunissant sculptures et installations au Pirelli HangarBicocca de Milan, octobre 2026. © Renaud Gosse


Les performances d’Aki Sasamoto révèlent une attention remarquable à la précision des gestes et au comportement des objets qu’elle manipule. Ses déplacements sont précis, ses manipulations parfois minutieuses, comme si elle cherchait à éprouver les possibilités de chaque objet, à en découvrir les résistances et les réactions. Cette concentration n'empêche jamais la fantaisie : vive, expressive, volontiers espiègle, l'artiste semble prendre un plaisir manifeste aux situations qu'elle provoque. Chez elle, rigueur et humour participent d'une même curiosité.

Cette alliance se retrouve dans les histoires qu'elle raconte au fil de ses performances. Au détour d'une manipulation ou d'un mouvement, un souvenir personnel peut surgir, donnant soudain une dimension intime à ces dispositifs insolites. Derrière les objets, les mécanismes et les expériences physiques se dessine alors quelque chose de profondément humain : une mémoire, une émotion, parfois une histoire familiale, racontée avec une simplicité désarmante.


Aki Sasamoto pendant sa performance Centrifugal March. Pirelli HangarBicocca, Milan, 23 octobre 2026. © Renaud Gosse


Dans le texte de Centrifugal March, présenté le vendredi 23 octobre, elle évoque notamment le boulier que sa mère utilisait pour tenir les comptes du foyer. L'objet appartient d'abord au quotidien familial, associé au bruit familier des perles que l'on déplace. Puis le récit prend une direction inattendue : ce boulier représente son grand-père disparu.

« My grandfather became an abacus. » (« Mon grand-père est devenu un boulier. »)

La phrase possède une force particulière. Elle ne dit pas seulement qu'un objet rappelle une personne. Elle suggère que cette personne a trouvé dans l'objet une autre manière d'exister. Sasamoto évoque à cette occasion la tradition japonaise du katami, qui associe la mémoire des défunts à des objets transmis ou conservés.

D'autres souvenirs matériels apparaissent dans son récit. Leur valeur ne dépend ni de leur beauté ni de leur importance marchande. Un objet ordinaire peut devenir irremplaçable parce qu'il demeure lié à quelqu'un. La mémoire lui confère une fonction nouvelle, impossible à déduire de sa fabrication ou de son usage. La réflexion conduit l'artiste à retourner la question vers elle-même :

« What should I become? » (« Que devrais-je devenir ? »)

Que reste-t-il d'une personne dans les objets qui lui survivent ? Qui décide de ce qu'ils représenteront ? Ces interrogations traversent Centrifugal March sans se transformer en discours solennel. Sasamoto les aborde avec cette liberté qui lui permet de passer d'une observation très concrète à une question existentielle, parfois en quelques mots seulement.


Aki Sasamoto pendant sa performance Centrifugal March. Pirelli HangarBicocca, Milan, 23 octobre 2026. © Renaud Gosse


Le mouvement circulaire, au centre de la performance, acquiert alors une dimension plus intime. Il ne s'agit plus seulement de comprendre ce qui maintient un corps sur une trajectoire ou l'en éloigne, mais d'interroger les liens qui unissent les individus, y compris lorsqu'ils ne sont plus présents.

« I just don't know when exactly you go out. » (« Je ne sais tout simplement pas à quel moment précis on en sort. »)

Cette incertitude résume une part essentielle de son art. Les phénomènes physiques peuvent être observés et mesurés. Les relations humaines, elles, ne permettent pas toujours de déterminer à quel moment quelque chose commence, se transforme ou s'achève.


L'humour, une affaire très sérieuse


L'humour de Sasamoto provoque des situations absurdes tout autant qu'il permet d'aborder des questions délicates sans les enfermer dans un discours explicatif. L'artiste rapproche volontiers des comportements que l'on n'aurait pas spontanément associés, puis pousse leur comparaison jusqu'à faire apparaître un raisonnement inattendu.

Dans Wrong Happy Hour, présenté le samedi 24 octobre, elle s'intéresse notamment à la romance, à la séduction et au vol à la tire. Ces situations ont au moins un point commun : elles supposent de s'approcher d'autrui et de franchir, d'une manière ou d'une autre, les limites de son espace personnel.

« Pickpocketing is the highest form of art. » (« Le vol à la tire est la forme d'art la plus élevée. »)

Aki Sasamoto pendant sa performance Wrong Happy Hour, Milan, 24 octobre 2026. © Renaud Gosse


La formule est évidemment provocatrice. Mais nous pourrions la considérer comme une hypothèse à examiner. Le pickpocket doit atteindre une proximité exceptionnelle avec un inconnu tout en évitant d'être remarqué. Le rapprochement avec les relations affectives devient alors à la fois drôle et troublant : l'intimité suppose elle aussi une négociation de la distance, de la confiance et des limites.

L'artiste évoque également les rencontres manquées, les attentes déçues et les tentatives de rapprochement qui n'aboutissent pas. Dans son texte, une expression revient comme une accumulation de refus :

« Hundreds of it's-not-you. » (« Des centaines de “ce n'est pas toi”. »)

Ces mots introduisent une forme de mélancolie dans une performance pourtant volontiers burlesque. La répétition évoque moins un échec particulier qu'une expérience commune : chercher sa place auprès des autres sans toujours la trouver.

L'installation elle-même prolonge cette réflexion. Le bar, d'abord ouvert aux visiteurs, voit son espace progressivement réduit par le déplacement d'une paroi. Le dispositif physique a déjà été décrit dans notre premier article consacré aux performances milanaises. Ce qui retient ici l'attention est la manière dont Sasamoto transforme une situation de convivialité en expérience sur les frontières de l'intimité.

« Go away. Get out. Go away. » (« Va-t'en. Sors. Va-t'en. »)

À la fin, les mots et le mouvement de l'installation semblent se rejoindre. Le public doit quitter un espace dans lequel il avait été invité à entrer. L'hospitalité se révèle provisoire, et la proximité, parfois inconfortable.


6901Z : the performance within the performance


Pendant les performances d'Aki Sasamoto au Pirelli HangarBicocca de Milan, les 23 et 24 octobre 2026, une autre performance s'est déroulée, discrètement, au cœur même de l'exposition. Son nom : 6901Z.

6901Z réunit quatre créations numériques interactives, accessibles depuis un même site : deux réalisées pendant les performances d'Aki Sasamoto, deux autres élaborées en différé pour en proposer de nouvelles interprétations. Photographies, vidéos, textes et modules interactifs y composent un univers singulier, où le réel et la fiction se répondent.

À l'origine de cette création collective, une question : « Peut-on rencontrer une artiste en créant, plutôt qu'en lui demandant d'expliquer ce qu'elle crée ? » L'idée était de faire de cette rencontre une expérience artistique à part entière, en laissant deux univers dialoguer à travers la création.

Pour explorer cette idée, un roulement à billes a été introduit dans l'exposition. Étranger à l'univers d'Aki Sasamoto, cet objet industriel ordinaire a circulé parmi les installations, faisant écho, à sa manière, aux jeux de mouvement, d'équilibre et de gravité qui traversent son travail. Photographié et filmé au fil de ses déplacements, il est devenu le protagoniste de The Void, une première création numérique réalisée en temps réel pendant Centrifugal March. Sa présence insolite fait surgir des correspondances inattendues entre les formes, les gestes et les mouvements de la performance.


Aki Sasamoto photographiée à travers le roulement à billes 6901Z, pendant sa performance Centrifugal March, au Pirelli HangarBicocca de Milan, le 23 octobre 2026. © Angela Braito


Dès le premier soir, Aki Sasamoto découvre avec étonnement et joie cette proposition de dialogue, dissimulée derrière un mystérieux QR code et présentée comme « A performance within the performance ».

Dans la nuit du 23 au 24 octobre, les images et les matériaux de The Void sont repris et réinterprétés dans Bearing, une nouvelle création interactive qui prolonge l'expérience à travers d'autres compositions visuelles et narratives.

Le lendemain, le roulement fait son retour pendant Wrong Happy Hour et s'invite au cœur du dispositif de l'artiste. Une troisième création, Not So Wrong Happy Hour, prend forme en direct. Cette fois, la réalisation de l'œuvre numérique est elle-même filmée et photographiée : une performance se déroule au sein de celle d'Aki Sasamoto, tandis que sa propre fabrication devient à son tour matière à performance.


Aki Sasamoto pendant sa performance Wrong Happy Hour, avec le roulement à billes 6901Z. Pirelli HangarBicocca, Milan, 24 octobre 2026. © Renaud Gosse


Consumables, conçu en différé au cours de la nuit suivante, remonte le fil des événements à la manière d’un rewind, revisitant les correspondances apparues au cours de ces deux journées. Au terme de cette exploration, les quatre créations se rejoignent pour former une œuvre à part entière disponible sous le nom 6901Z. 

Le roulement à billes et cette rencontre insolite ont-ils, à leur tour, influencé les performances d'Aki Sasamoto ? La question reste ouverte. Mais faut-il nécessairement qu'une rencontre produise un effet identifiable ? Qu'une œuvre ait une intention, un résultat, une explication ? Après tout, pourquoi faire voyager un roulement à billes au milieu d'une performance ?

No reason.


  • Photo de couverture : Aki Sasamoto pendant sa performance Centrifugal March, Pirelli HangarBicocca, Milan, octobre 2026. © Louis Gosse


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